Friday, December 09, 2005

Chapitre 36 - Noël à Tradiland

« Où êtes-vous donc aujourd’hui, tendres Noëls de mon enfance, où êtes-vous donc aujourd’hui tendres Noëls de mon pays ? » disait le chant de Noël. Assurément, ils étaient de retour, accompagnés des neiges d’antan. Une partie importante de Tradiland était sous la neige : l’Auvergne, le Limousin, la Marche étaient recouverts d’un tapis blanc. En ce 24 décembre, il neigeait quelques flocons sur Clermont-Ferrand, qui se déposaient sur l’uniforme bleu marine des miliciens qui, imperturbables, bouclaient le quartier de la cathédrale. La messe de minuit, dite par Mgr Collet, serait célébrée en présence de l’Imperator et de sa famille et des principaux dignitaires du régime. Dans la sacristie, l’Evêque relisait les dernières pages de son sermon, pendant que les servants de messe et les enfants de chœur se préparaient sous l’œil vigilant du senhor Delgado, le vénérable sacristain portugais. On assignait les porte-bannières pour la procession allant de la cathédrale de Clermont-Ferrand à Notre-Dame-de-la-Merci via la rue du Port, la rue d’Espagne, la place Delille, la rue Pierre Laval (anciennement des Jacobins) et l’avenue d’Italie.

Les cloches de la cathédrale commencèrent à sonner. L’immense orgue de la cathédrale avait été confié au chantre, Monsieur Pignon. A ses côtés, tous les paroissiens pouvaient reconnaître à sa chevelure de feu Mademoiselle Deluc, le Ministre de l’Education Nationale, qui allait chanter durant l’office. Pourtant, ce furent les hommes qui entamèrent celui-ci par l’Adeste Fideles. On pouvait percevoir la voix de baryton de l’Imperator en personne, qui rivalisait en puissance avec celle du colonel Courtiaud, le chef de la Garde Noire. Il y avait longtemps que l’antique cathédrale où Pierre L’Ermite avait prêché la Croisade, n’avait pas résonné de tant de ferveur, de tant de chants traditionnels, de tant de cris d’enfants. Au moment de l’offertoire, c’est l’Imperator en personne, accompagné par la Matrone à l’orgue, qui entonna Minuit Chrétiens ! Il y mit toute sa ferveur de chef d’Etat et chef de Parti dans ce chant annonçant la victoire totale du Rédempteur dont il était lieutenant sur terre. « Peuple, à genoux, attends ta délivrance… Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur ! Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur ! ». La délivrance… Ils avaient arraché par les armes leur liberté. Ils avaient tout risqué pour pouvoir vivre en chrétiens sur la terre de leurs ancêtres. Mais pour eux, il y avait encore beaucoup de travail, comme le récent bombardement de Clermont-Ferrand le leur avait révélé. Dieu donnerait la victoire au moment où Il le souhaiterait, l’Imperator était confiant. Les nombreux enfants (la moyenne par famille de catégorie 1 tournait aux alentours de 7, 4 chez les familles de catégorie 2, 2 seulement chez les catégories 3 et 4) pouvaient maintenant grandir dans un régime où ils avaient un avenir. « Même si bien des larmes et du sang seront versés, en vérité je vous le dis ! avait conclu l’Imperator dans son dernier discours… Mais l’épée de Damoclès était encore suspendue au-dessus de leurs têtes : même fortement ébranlée par les pertes de l’automne, le régime était encore en état de mordre. Il fallait attendre que les livraisons des néo-Soviétiques soient effectives, notamment les avions de chasse avant de pouvoir lutter à armes égales. Il fallait surtout combler le vide entre les troupes d’élite et la milice et créer une vraie armée de métier et des structures de mobilisation. De quoi donner quelques idées de prières au général Dieuze, le chef des armées… “ Il voit un frère où n’était qu’un esclave, l’amour unit ceux qu’enchaînait le fer ”. Pour les Tradilandais, ce premier Noël était celui de la liberté. Tous avaient connu les persécutions de l’ancien régime. Les lois de plus en plus restrictives, cet “ apartheid mesquin ” allant de l’impossibilité faite de donner une éducation chrétienne à ses enfants aux discriminations dans l’accès aux postes à responsabilité, en passant par la panoplie des mesures vexatoires avait enjoint nombre d’entre eux à franchir le pas. La fermeture une à une des bonnes écoles pour cause de “ non-respect des normes de sécurité ”, l’interdiction de l’enseignement à domicile, l’interdiction des carrières militaires et policières aux gens suspectés d’être de “ mauvais citoyens ” avaient provoqué un appel d’air en direction de Saint-Julien et de son maquis en un coup de boutoir désespéré contre le régime. Et contre toute attente, celui-ci avait craqué comme une vieille pièce de drap usée, abandonnant entre les mains des “ Tradilandais ” surpris un territoire comprenant grosso-modo les anciens départements de Vendée, Vienne, Haute-Vienne, Deux-Sèvres, Corrèze, Creuse, Allier, Puy de Dôme, Cantal et Lozère. Ils avaient maintenant une nouvelle patrie, un nouveau pays, un nouveau drapeau, un nouvel hymne national, une nouvelle devise, une nouvelle capitale. Ce couplet faisait toujours naître un pincement au cœur de Balthazar, le Martiniquais dont les ancêtres avaient été arrachés à leur Afrique natale par les négriers juifs, vendus par les roitelets locaux dont ils étaient déjà les esclaves… Centurion de Milice et Tradilandais de catégorie 1, il avait milité jadis au Front National comme son voisin Olivier Melchior, du plus beau jaune…Comme aux réunions du Parti on les voyait souvent ensemble avec un troisième larron blanc de peau, François Carrière, on les avait baptisés “ les Rois Mages ”. Plus qu’intégrés, fondus dans la masse, ils ne suscitaient pas la même animosité. Le tri ayant été fait entre le bon grain et l’ivraie, les “ colorés ” n’étaient plus la cible de suspicion maintenant qu’ils ne représentaient plus que 0,5 % de la population… “ Peuple, debout, chante ta délivrance… Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur ! Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur ! ”. Toute l’assistance reprenait le refrain à pleine poitrine. Une pensée commune submergeait l’assemblée : à Paris !!! La totalité de l’assemblée était de catégorie 1 ou 2. Elle payait au prix de la sueur et du sang les sacrifices de la guerre. Combien de femmes et de jeunes filles dans l’assemblée avaient un mari, un fils, un frère, un fiancé au front. Bien sûr, la mobilisation progressive des gens de catégorie 3 soulageait un peu les catégories 1 et 2 du poids de la guerre, mais l’inquiétude était pesante même si “ la drôle de guerre ” persistait devant le manque de pugnacité du camp régimiste qui se contentait d’escarmouches et de raids de ses mercenaires allogènes, englué qu’il était dans ses crises internes. Mois après mois, Tradiland structurait son armée. L’ordre de bataille dont rêvait l’Impérator aux temps héroïques du maquis Saint-Julien prenait forme. Un à un, bataillons et régiments naissaient. Les Académies militaires en formaient l’ossature et on pouvait compter sur la désertion massive d’officiers et de sous-officiers d’une armée archéo-française en pleine déliquescence. De la dernière promotion de Saint-Cyr avant la fermeture de l’école, 45 % des sous-lieutenants avaient rallié l’armée tradilandaise… La messe étant retransmise par télévision, c’est tout Tradiland qui chantait à l’unisson. Impeccablement sanglés dans leurs uniformes, les soldats du bataillon blindé de la Garde Noire en garnison à Orcines, chantaient à pleins poumons en effectuant le salut romain, leurs T-90 fraîchement baptisés alignés sur l’esplanade.
Partout sur le territoire de l’état libéré, on célébrait la naissance du Roi des Rois, quelque soit la catégorie, et on dressait le bilan d’une année riche en événements. Plus on descendait dans la hiérarchie, moins évidemment on se réjouissait de la tournure de ceux-ci. Assise dans un coin de la cathédrale, la mère de Ludivine regardait sa fillette chanter Les Anges dans nos campagnes dans la chorale des louvettes. Jour après jour, le pensionnat transformait sa fille en l’une des leurs. Elle se pliait d’elle-même aux us et coutumes de son nouveau pays, les modes vestimentaires étant aux antipodes de celle de la cité HLM d’où elle venait, de même que les références culturelles. Elle apprenait à redevenir une petite blanche fière de sa culture et de son histoire. Jour après jour, elle était de moins en moins perdue, aidée en cela par la charité de ses camarades de classe et par son immense bonne volonté. Sous l’œil attendri de son parrain, l’Imperator en personne, Ludivine se transformait jour après jour en vraie petite tradinette… Progressivement, sa mère commençait elle-aussi à évoluer. Cette année, la crèche avait fait une première apparition dans l’appartement familial, Ludivine précisant à sa mère que “ le Jésus, il ne faut le mettre que le 25, après la messe de Minuit ”. De même, les pantalons avaient disparu de la garde-robe, le maquillage s’était fait discret, un crucifix avait été accroché dans la chambre de la petite, la télévision abandonnée dans l’ancien appartement – probablement pillé depuis – n’avait pas été remplacée… Chez les Noyer, famille catégorie 2, on voyait les choses avec sérénité. Le mois de décembre avait été marqué par un événement triste mais attendu : la mort de madame Noyer grand’mère à l’âge vénérable de 94 ans. Mais au moins, conclut le petit-fils, elle a eu une vraie messe d’enterrement, avec un vrai prêtre en soutane qui est venu jusqu’au cimetière, et pas ce n’importe quoi qu’on avait vu lors de la mort de papa. Chef de service dans les Travaux Publics, Jean-Marc Noyer avait dirigé la réorganisation d’une DDE dont l’ancienne administration, déliquescente au possible, avait totalement discrédité la réputation, le synonyme de “ fainéants ” étant systématiquement accolé aux fonctionnaires en véhicule utilitaire orange. Même le nom DDE avait été supprimé, transformé en DRTP (Division Régionale des Travaux Publics). Et en ce jour de veille de Noël, devant le repas du réveillon, il avait l’impression pour la première fois depuis longtemps de ne pas travailler pour rien. Chez les Mérignot, catégorie 3, on était loin des préoccupations des catégories 1 et 2. Pour eux, la vie suivait son cours. Pas la moindre trace de religion en ce 24 décembre, prétexte à des libations culinaires et une débauche de cadeaux aussi chers qu’inutiles. Les magasins étaient pleins, nouveau régime ou pas, on avait toujours du travail et, comme disait doctement le père Mérignot entre deux verres de rouge, “ Faut pas se plaindre ”… Il n’aimait pas trop les programmes que l’on passait à la télé ni le fait que les gamins revenaient de l’école avec à la bouche les leçons de morale du Parti, mais bon… la feuille de paie était un peu plus épaisse, la sécurité – y compris celle de l’emploi – était revenue, on avait de quoi bien manger dans une maison chaude… Peu importe le flacon, pourvu qu’on boive le contenu ! “ Moi ”, soliloqua Mérignot, “ j’fais pas d’ politique, j’suis pas syndiqué, j’fais pas le malin, j’risque quoi dans l’ordre nouveau ? Nib, peau d’zébi et balai de crin ! J’suis catégorie 3, qu’est-ce que ça peut m’fiche ? J’suis pas payé moins et j’veux pas faire député ! Ils peuvent faire le business qu’ils veulent là-haut, à Bunker-Palace, tant qu’ils ne vident pas mon frigo et qu’ils m’empêchent pas d’aller en vacances, au fond, je m’en fous pas mal de plus voter ! Toute façon, avant, on votait et le politicard, il faisait l’inverse de ce qu’il avait promis, alors… ”. Chez les catégories 4, par contre, le Noël était saumâtre. Beaucoup avaient perdu leur situation et le moral était au plus bas. Ils n’avaient pas cru à cette flambée de révolte, partie d’un petit village du centre de la France… Même quand “ les Jacques ” avaient fusillé le sous-préfet sur la place du village, ils avaient pensé que l’ordre serait rétabli rapidement. Puis, jour après jour, devant l’avancée irrésistible des troupes rebelles, les défections de plus en plus nombreuses, d’abord d’officiers isolés puis de compagnies entières, la perte pour Paris de 60 % des effectifs de ses troupes d’élite (100 % de la Légion !) avaient commencé à les alarmer. Mais pour beaucoup d’entre eux, c’était tout bonnement trop tard… L’épuration avait frappé de plein fouet. Dans le meilleur des cas, c’était la révocation, dans le pire… Après deux mois de répression féroce, l’étreinte se desserrait mais restait l’appartenance à la catégorie 4, c’est-à-dire l’indignité nationale et la privation des droits civiques et familiaux. Et, histoire de bien river le clou, les nouvelles autorités avaient fait précéder leurs décisions de cette phrase : “ Conformément à la jurisprudence de 1944… ” Le pire, c’était quand ils utilisaient contre eux les propres armes qu’ils avaient concoctés pour détruire définitivement la France traditionnelle qu’ils haïssaient. Plusieurs enseignants avaient ainsi été révoqués pour “ racisme ”, la “ loi anti-Secte ” dirigée à l’origine contre les traditionalistes avait été retournée et appliquée aux Francs-maçons, la loi contre le sexisme avait cassé les reins aux féministes.. Protester contre “ l’injustice ” de leur sort ? Mais comment ? Ils n’avaient plus le moindre accès aux médiats ! Beaucoup en étaient réduits à demander aux autorités d’être expulsés vers la zone gouvernementale, libérant la place aux réfugiés venant dans l’autre sens.
Pour d’autres, Noël eut une saveur particulière. Le sergent-chef Louis-Gonzague Cartier, de l’Ecole des sous-officiers de Saint-Maixent, avait été assigné en stage aux troupes des gardes-frontières quelque part sur la ligne du front forézien. Un univers glacial de sapins, de neige, de rochers où il devait surveiller d’éventuelles infiltrations ennemies. De garde la nuit de Noël, il tenait le poste d’observation juste à l’endroit où l’on passait du Puy de Dôme à la Loire. La neige tombait, saupoudrant sa tenue camouflée blanche. L’ennemi fêtait-il Noël ? Il avait persuadé son lieutenant de ne changer en rien les patrouilles et surtout de ne pas dégarnir le dispositif de sécurité. Il s’était porté volontaire afin de donner l’exemple. La nuit était tombée et le silence oppressant se joignait à l’opacité de la nuit pour créer une atmosphère des plus sinistres. Son AK-47 en bandoulière, il attendait une hypothétique attaque. La neige qui tombait de plus en plus drue faisait qu’on n’y voyait rien à plus de dix mètres. Il pensait à sa famille qui fêtait Noël, le jeune garde-frontière. Lui était loin des siens, loin de sa Vendée. Que faisaient-ils à cette heure-ci ? Etaient-ils déjà revenus de la messe de minuit ? Ses frères et ses sœurs lui manquaient. Il était l’aîné d’une importante fratrie de 8 enfants, 5 filles et 3 garçons. La plus jeune, la petite Hombeline, n’avait pas trois ans. Il imaginait la petite bonne femme aux bouclettes blondes ouvrant ses cadeaux devant la crèche. La plus grande de ses sœurs, Marie-Agnès, 16 ans, passait son bac littéraire au pensionnat de catégorie 1 de Romagnat, elle avait dû encore changer depuis sa dernière sortie, chaque jour un peu moins fille, chaque jour un peu plus femme… Son frère le plus proche, François-Xavier, 15 ans, était scolarisé à l’Académie des Cadets, le Lycée Militaire de Tulle. Dans quelques années, ce sera lui qui, les deux sardines de sergent aux épaules, patrouillera au milieu de nulle part dans le froid et la nuit… Il ferma les yeux, pensa à la grande tablée familiale dans le salon, le sapin qui illuminait le coin de la pièce où nulle télévision ne venait troubler l’atmosphère, l’Angélus récité en famille, le Pater Familias bénissant le repas. Les Cartier étaient une famille solide, l’une de celles qui avait été les pionnières de l’indépendance. Dans les placards, on voyait l’uniforme de commandant d’infanterie de Pierre Cartier, l’uniforme de cheftaine d’arrondissement des femmes du Parti de Madeleine Cartier, les uniformes de pensionnat de Marie-Agnès, Anne-Cécile et Marie-Marguerite Cartier, les tenues de louvettes, guides et cheftaine des trois filles (1re section d’élite de Vendée Jeanne-Marie Kegelin ; 2e section d’élite de Vendée Maria Goretti ; 1re section de Vendée Marie Papin ) et de Flamine Cartier, la petite 4e, âgée de 6 ans, pas encore scolarisée mais incorporée aux Louvettes de la 5e section Enfants des Lucs, l’uniforme de Cadet de François-Xavier Cartier et celui de la Jeunesse Impériale de Raphaël Cartier, 12 ans… Nostalgie du pays. Un bruit venait de l’autre côté de la frontière, assourdi par le vent qui soufflait en rafales. Il sursauta et machinalement, attrapa sa kalach et s’installa en embuscade. Des coups de feu, il n’avait pas la berlue. Cela semblait venir du village situé en contre-bas, en zone hexagonale. Il donna l’alarme. Trois heures plus tard, les cadavres d’une dizaine de pillards jonchaient le sol du hameau qu’ils avaient rançonné. C’est parmi les siens que Louis-Gonzague Cartier fêterait le Nouvel An, le bras en écharpe, la Croix de Guerre sur la poitrine et la reconnaissance éternelle de la fille du fermier qu’il avait sauvée d’un sort pire que la mort bien qu’elle ait pu se réfugier dans le grenier. C’est en essayant de la déloger que les pillards avaient vu la patrouille leur tomber dessus. Le 31 décembre, on mit un couvert de plus chez les Cartier. Et ce couvert y resta pour toujours…
A la maternité Saint-Joseph, la doctoresse de garde, cigarette au bec, rangeait les dossiers quand elle fut interrompue par le bruit de coups sur la porte. La porte s’ouvrit et une jeune infirmière au visage rond entra timidement : “ Pardon docteur, mais est-ce que je peux… ” La doctoresse lui répondit vivement : “ Je sais, Anne-Sophie, vous allez me demander de partir une heure plus tôt pour pouvoir aller à la messe avec vos parents… ” La jeune fille rougit jusqu’aux oreilles : “ En plus mon frère est revenu en permission ce matin…
­- Fichez-moi le camp chez vous avant que je ne change d’avis ! ”. La doctoresse regarda la jeune fille s’en aller. Il y en a qui avaient de la chance de pouvoir passer Noël en famille. Au fait, sa famille à elle, fêtait-elle Noël ? Elle avait eu une famille, il y a longtemps, bien avant la guerre. Elle avait coupé les ponts depuis au moins 20 ans et se demandait parfois s’ils étaient encore en vie. Aux dernières nouvelles, ils habitaient toujours près de Pont-l’évêque. Elle alluma la télévision, juste à temps pour le flash d’infos de la chaîne culturelle Télé Courtoisie. “ Voyons ce que la propagande va nous raconter… ” Rien de particulier aux actualités : le sapin de Noël de l’orphelinat de filles Sainte-Germaine de Pibrac et de celui des garçons Saint Jean Bosco avec un appel de la directrice aux gens de catégorie 1 sans enfants, une escarmouche sur le front du Lot où un commando tradilandais s’était enfoncé de 35 kilomètres en zone ennemie pour y réaliser quelques opérations avant de revenir sans pertes, la fin de la normalisation au Gabon et l’alignement du nouveau régime post-bonguiste sur Tradiland... Assise à son bureau, devant son petit réveillon improvisé, elle entendit un bébé pleurer dans le service. Le seul bébé de cette clinique réservée aux femmes ne désirant pas garder l’enfant dans ce pays où l’avortement avait été aboli. Grommelant “ on ne peut même pas manger tranquille ! ”, elle prépara un biberon et une couche propre, histoire de parer à toute demande du petit braillard. Quelques instants plus tard, propre et repu, le bébé se mit à gazouiller, tendant ses petits bras vers celle qu’il pensait être sa maman. La doctoresse lui dit : “ On a bien mangé Monsieur ? On est tout propre… On va faire un gros dodo et me laisser réveillonner tranquille… ” Le bébé gazouillait de plus belle en battant des jambes. La doctoresse souriait, conquise : “ Mais oui Monsieur, on me fait de grands sourires !!! ”. Elle quitta la chambre et retourna dans son bureau. Venue du dehors, probablement de la cité ouvrière voisine, une ritournelle pour enfants la pétrifia au beau milieu d’une bouchée : “ Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige ,il tourne tourne le manège ; encore un tour une dernière fois et je rentre chez moi ”. C’est toute son enfance qui lui remonta en pleine figure. Elle pensa à la petite fille qu’elle avait été, revoyait les Noël en famille avant que, sur un coup de tête, elle ne coupe les ponts pour toujours. Elle revoyait son père, qui n’avait pas toujours été ce vieillard ronchon pestant contre tout et surtout contre elle… sa mère, qui dans ses jeunes années n’était pas celle que l’échec en la course aux biens de ce monde avait transformée en harpie acariâtre. Ses parents avaient été autrefois de bons parents, avant qu’ils ne se fassent dévorer… par quoi d’ailleurs ? L’envie, la rancœur de végéter dans des postes subalternes, la jalousie vis-à-vis des voisins alors qu’ils possédaient plus qu’il n’en faut. Elle pensa à la petite Anne-Sophie qu’elle harcelait depuis son arrivée à l’hôpital, comme pour lui faire payer son bonheur familial. Mais elle repensa à toutes les aides-soignantes qu’elle avait eues sous ses ordres en 15 ans de carrière, et elle se dit que jamais elle n’avait trouvé autant de dévouement et de bonne volonté que chez elle. Elle avait de la chance d’être dans une famille unie. De la chance ? Arrête de te mentir Martine, pensa-t-elle… Tu as voulu ta liberté ? Tu l’as maintenant, et à 42 ans, tu es là dans ton bureau toute seule à pleurer comme la reine des abruties que tu es pendant que d’autres sont heureux en famille… Et cette pauvre gosse à qui tu as bien pourri la vie depuis un an, à coups de remarques bien blessantes, de dénigrement de son style de vie et de mesquineries comme la faire travailler le vendredi saint alors qu’elle voulait sa soirée et que cela ne dérangeait pas son service. Tu deviens aigrie et méchante, ma vieille, comme ta mère… Une famille bien à elle… Voilà ce qui lui manquait. Seule ? Mais elle ne l’était pas… Il y avait à l’autre bout du couloir quelqu’un au moins aussi seul qu’elle. Elle courut vers la chambre. Le bébé ne dormait pas et gazouillait dans son couffin en agitant une girafe Sophie. Elle le prit dans ses bras, retrouvant les gestes de cet instinct maternel dont elle avait nié l’existence pendant des années. Bébé faisait risette. Avec une boule dans la gorge, elle déclara : “ Qu’est-ce que tu en dis bébé ? Tu vois, on est les deux abandonnés…Tu sais, tu en as de la chance toi… Il y a encore deux ans, ta mère t’aurait avorté et tu ne serais pas là pour me faire de jolis sourires… ” La doctoresse avait les yeux qui piquaient. Car le bébé né sous X qu’elle voyait sous ses yeux, bien vivant, lui rappelait un bébé qui n’était jamais né. Le sien. Celui qu’elle aurait dû avoir. Celui qu’elle avait tué en se faisant avorter il y a de cela bien des années. Le médecin, elle n’avait jamais su si cela avait été volontaire ou non, l’avait rendue définitivement stérile. Et travailler dans une maternité l’avait rendue aigrie. Elle regarda le bébé : “ Dis donc, petit garçon, tu n’as même pas de prénom… Cela te dirait de t’appeler Bertrand ? ” Le bébé agita ses petites mains, ce qu’elle prit pour un acquiescement. Elle le reposa dans son berceau, puis, songeuse, elle retourna à son bureau. Machinalement, la doctoresse ouvrit le tiroir où étaient rangés les formulaires d’adoption. Quelques instants plus tard, elle remplissait de son écriture rapide de médecin les différentes lignes. Nom de la famille d’adoption : Berthier. Prénom du chef de famille : Martine. Profession du chef de famille : médecin obstétricienne. Prénom de l’enfant adopté : Bertrand.
Les cloches de toutes les églises de Tradiland sonnaient. Nous étions le jour de Noël. La neige avait cessé de tomber dans la nuit et tout était recouvert de blanc. Tous les journaux titraient “ JOYEUX NOÊL ” et dans les rues, les gens se souhaitaient les meilleurs vœux. Rien à signaler sur l’ensemble du front. Pas d’incident notable sur l’ensemble du territoire. Le nouveau pays fêtait son premier Noël. Quelque chose de nouveau germait dans la zone libre. Personne, pas même l’Imperator, ne savait ce que la nouvelle année réserverait. Le nouveau maître des destinées gabonaises, le général Marlin, avait déclaré que la totalité de la production de pétrole de son pays était réservée à Tradiland dans le cadre d’un échange matières premières – produits finis. Déjà, on ouvrait près de Niort un vaste complexe universitaire pour la formation des cadres du Gabon nouveau et d’où sortiraient prêtres, officiers, ingénieurs, médecins qui, vivant entre eux dans leur cité, rentreraient au pays dès la formation terminée. Mais les esprits curieux s’apercevraient que ces noirs, officiellement tous Gabonais, étaient pour plusieurs d’entre eux Congolais, Centrafricains, Camerounais, Togolais, Béninois, Ivoiriens, Burkinabés, Sénégalais… Aucun rapport avec les lignes précédentes : le matin du 26 décembre, le Ministre des Affaires Etrangères était convoqué chez l’Imperator avec son confrère de la Coopération. Ouvert en grand sur le bureau, un dossier marqué “ ULTRA-CONFIDENTIEL, ACCREDITATION BLANCHE. PROJET AFRIQUE OCCIDENTALE FRANCOPHONE / AFRIQUE EQUATORIALE FRANCOPHONE ”…

9 Comments:

Blogger Daniel Fattore said...

Belle pièce de prose, avec une bonne dose d'émotion. Bravo à l'auteur. Et la suite?

10:03 AM  
Blogger Enzo said...

Avez-vous vu les chapitres plus haut que le 36 ?

5:33 AM  
Anonymous Daniel Fattore said...

Pour le moment, j'ai lu "Sara Rosen", ainsi que "Bienvenue à Tradiland". J'avais lu le premier texte sur le site "1000 Nouvelles", où je publie également. Je taperai dans les autres chapitres en fonction du temps à disposition, même si j'eusse apprécié de pouvoir les lire en entier, à la suite, à la façon d'un livre.

Je trouve effectivement que vous avez des talents de conteur, même si les idées qui traversent ces textes ne sont pas du goût de tout le monde. Reste que le domaine du roman (et de la nouvelle) est un immense espace de liberté. Sans ironie aucune, vous avez raison d'en profiter...!

6:34 AM  
Blogger Enzo said...

Je viens de voir que l'article qui m'était consacré sur Wikipedia a sauté et ce, malgré le fait que les "supprimer" ne soient pas majoritaires de manière flagrante...

Je vais en parler dans un prochain éditorial.

2:03 AM  
Blogger Linnea said...

Bonjour,
Je cherchais d'où venait cette chansonnette : "Qu'il pleuve, qu'il vente, ou qu'il neige, il tourne, tourne, le manège..." et je suis par hasard tombée sur votre récit. Je me demandais si vous aviez une petite idée de l'album pour enfant dont elle fait partie...?
Merci d'avance,
Cordialement

11:11 AM  
Blogger Enzo said...

Sans problème .

http://www.musicreche.com/product_moredetail.aspx?product_id=34

C'est dans la compilation rouge.

12:06 PM  
Anonymous Anonymous said...

On dirait de l'Orwell écrit par Goebbels avec la prose de Lieutenant X.

2:01 PM  
Blogger Enzo said...

Orwell, Goebbels et Volkoff (aka Lieutenant X)... Que d'augustes comparaisons !!!

2:25 PM  
Anonymous Tchetnik said...

On dirait surtout du Jean Raspail.

2:14 PM  

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